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Les mondes de Philippe Descola

14.07.2017 Ruslan Nurislamov

L’anthropologue français le plus commenté à l’heure actuelle revisite sa trajectoire scientifique dans son dernier ouvrage. Pour «CNRS Le journal», il revient sur le rapport des hommes à la nature, propre à chaque culture, et sur la façon dont nous «composons des mondes».

Dans votre nouveau livre, La Composition des mondes, vous revenez, au fil d’un entretien avec le philosophe Pierre Charbonnier, sur votre parcours d’anthropologue, vos terrains en Amazonie et vos travaux. Pourquoi avoir eu envie d’écrire cet ouvrage ?
Philippe Descola1 : Il s’agissait surtout de lancer des coups de projecteur sur des thèmes que j’ai abordés au long des années et qui méritaient d’être précisés. Les œuvres d’un auteur lui échappent. Elles sont appropriées, interprétées, déformées, reformulées, parfois enrichies, par les lecteurs. C’est probablement une bonne chose. Mais l’on ressent parfois le besoin de rectifier des exégèses tendancieuses, de clarifier des points qui prêtent à malentendu ; bref, de continuer à influer sur la manière dont on vous lit. Ce livre permettait aussi de corriger une tendance à l’achronie courante à la lecture, qui conduit à faire abstraction des circonstances historiques dans lesquelles un texte scientifique a été écrit, de sorte qu’on l’interprète à partir des questions du moment qu’il ne mentionne pas, mais qu’il a parfois contribué à faire émerger. Il s’agissait de montrer dans quelles conditions j’avais élaboré des propositions théoriques et comme elles s’enchaînent au fil du temps du fait des transformations de cet environnement.

De quoi se composent donc nos mondes ?
P. D. : L’objet de l’anthropologie telle que je la conçois est d’étudier la manière dont les gens composent des mondes. Il n’y a pas un monde objectif déjà tout constitué d’une part, et une myriade de variantes culturelles et subjectives de ce même monde, d’autre part. Cela, c’est la vulgate de la division du travail entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme et de la société. Je pense plutôt que les humains détectent ou non certaines qualités et relations qui sont offertes à leurs prises dans ce qui les environne, et chacune de ces perceptions, lorsqu’elle est systématisée, devient un monde. Tous ces mondes se chevauchent en partie et, lorsque les mondes d’un ensemble de gens manifestent une cohérence collective, on a alors ce que l’on appelle une culture. Ce sont les principes de composition de ces mondes en partie partagés que j’essaye d’élucider, avec l’idée que ces principes se donnent à voir dans la façon dont les humains identifient et systématisent les continuités et les discontinuités entre eux-mêmes et les non-humains (animaux, plantes, objets, etc.).